02 février 2005

LE ROMAN D’UN LE BATISSEUR GRENOBLOIS EPRIS D’ORIENT
dont la vie mouvementée est marquée par trois femmes officielles et de multiples métiers.

JOSEPH JULLIEN DIT COCHARD est un illustre inconnu, un conscrit de Victor Hugo, d’Hector Berlioz, de Prosper Mérimée. Tous les visiteurs se posent la question quelles sont les motivations de son rêve demeure, qui a influencé cet autodidacte en pleine époque coloniale. Il a vécu l’évolution d’une petite cité provinciale qui a l'orgueil d'avoir vu de grands innovateurs comme les frères Champollion, Louis Vicat, Aristide Bergès…

La jeunesse grenobloise d’un autodidacte.
Né de père inconnu le 13 pluviôse de l'An XI, (le 2 février 1803), rue de Turenne à Grenoble, Joseph Jullien a connu 83 ans d’histoire locale. Enfant naturel d’une couturière, Mélanie Jullien. Son grand-père maternel éperronier le forme au métier maréchal-ferrant.Il se déclare "maréchal" de 1817 à 1827.

De 1827 à 1830, il est lieutenant de cavalerie dans la Garde Nationale, il reste au contact des chevaux en tant qu’expert vétérinaire.
Puis il reprends son métier Maréchal ferrant de 1830 à 1861 où dans ses locaux rue de France.

L’existence de Joseph Jullien dit Cochard (patronyme de son père présumé) est étroitement liée aux femmes qu’il a aimées.
Le 30 mai 1832, à 29 ans, il épouse Rosine jeune couturière de quinze ans. Elle mourra quatorze ans plus tard sans lui avoir donné d’enfants.

Veuf depuis 1846, il se marie en secondes noces avec Jeanne Marie.
Le couple habite le centre de Grenoble place Grenette et possède des biens immobiliers. Sa cousine est " marchande de nouveautés " dans sa boutique " Modes " au 12 place Grenette qu’on peut voir sur une gravure d’époque.
Lors du contrat de son deuxième mariage en 1849,il se déclare "entrepreneur de messageries" du service des dépêches de Grenoble à Lyon, chez Mazuyer.
Les actes pour ses transactions sont nombreux entre les achats et vente de locaux au gré de sa fortune, ainsi que les contrats de négoce dont les engagements de fournir "fourrage et pains de troupe à la ration" avec l'administration de la Guerre.
Puis il se lance dans des spéculations immobilières, devenu "propriétaire rentier" en 1855, il reste étroitement lié au "commerce de peaux", dont il perçoit des commissions.
Il acquiert à Saint-Martin-le-Vinoux le terrain de " La Guinguette " composé au début de 25 ares achetés pour 14 000 francs avec jardin, treilles, terrasse et bâtiments en pierre et la maison du jardinier situés en bordure de la route impériale.
Les Jullien souhaitent y faire édifier leur résidence secondaire, une villa de plaisance. La mode du retour à la nature est européenne de l’aristocratie, les noveaux bourgeois et tout le monde culturel. Elle devient très populaire dans les quotidiens de l’époque qui retracent la vie des artistes voyageurs. Les botanistes sillonnent le monde à la recherche de l’exotisme végétal de Jussieu ou de Magnol qui implantera le magnolia (visible sur la place de la convention (place de Verdun) et dans les jardins en terrasse de la villa mauresque).
Grenoble est alors une cité bruyante et malodorante. C’est une ville de garnison, fermée, gardée, comme en témoigne la présence des soldats sur la Bastille et la construction des dernières fortifications. L’armée d’Orient est basée à Grenoble, des zouaves circulent dans les rues au grand étonnement des dauphinois !

Saint-Martin-le-Vinoux commençait à la Porte de France, avec le quartier ouvrier de l’Esplanade. Les maisons du village étaient rassemblées autour de l’église ( rebâtie en 1835), et le hameau de la Buisserate au pied du Néron.
Au pied du coteau du Belvedere, la voie royale de 1620 est devenue " route impériale de Chalon-sur-Saône. Les voyageurs se déplacent à cheval ou en calèche et patache. Il faut du temps pour effectuer le moindre trajet, quitter le centre de Grenoble n’a donc pas le même sens qu’aujourd’hui. Or c’est ce que Jeanne Marie et Joseph décident de faire en faisant bâtir " maison de campagne". Les recherches d’archives permettent de connaît le maître d’œuvre Milly dit Brionnet qui a une gentilhommière à l’Esplanade, cet entrepreneur construira aussi les maisons des écoles, le castel Chantoiseau du cimentier Dumollard… et participera aux grands chantiers du musée bibliothèque, de la Préfecture.

Le rêve d’un petit palais orientaliste.
A partir du 27 janvier 1855 il commence à construire un parc exotique avec glacière, fontaines et sculptures, il consolide le jardin en terrasse et débute la construction de ce qui deviendra la villa néo-mauresque " Les Magnolias ". A 52 ans, Joseph Jullien dit Cochard passa commande aux meilleurs artisans pour réaliser trois façades en béton composées de moulures d’arabesques rehaussées de peinture bleu outremer. La technique des plus novatrices, est directement liée à la première cimenterie du département, celle de la Porte de France ouverte en 1842,(Grenoble deviendra le premier exportateur de ciment en Europe en 1880). Son imposante cheminée brune est toujours visible. Les roches qu’on extrait donneront le ciment naturel prompt qui servira à fabriquer moulage après moulage, les différents éléments architecturaux du bâtiment. (ancêtre du préfabriqué chaque éléments est moulé en atelier, puis monté sur place). La préfabrication est un innovation technique de l’industrialisation naissante. A ce jour, cette construction représente le plus ancien monument classé en béton. L’architecture est entièrement en " pierres factices ". 52 colonnes en " or gris " forment la structure porteuse de tout l’édifice et encadrent des vitrages polychromes jouant avec la lumière du soleil.
Les arcs outrepassés, les moucharabiehs, les colonnades, la façade en bois du jardin d’hiver, les motifs floraux ou étoilés… tout rappelle un Orient mythique d’un style recomposé. "Un unicum" dixit M. Botton, architecte en chef M.H.
Il reste des mystères sur le nom de l’architecte qui a œuvré pour cette création architecturale. Il est possible de pressentir la réinterprétation par des occidentaux de motifs connus dans le monde oriental (influences dans la mode européenne de " l’orientalisme " des turqueries et du Moyen-Orient. Peintres et sculpteurs du XIXe siècle immortalisent de belles mauresques, les récits de voyages exotiques se propagent en littérature… en pleine époque coloniale, existe un véritable engouement dans les milieux artistiques et populaires pour l’Orient, l’extrême Orient et l’Afrique.

Peut-être Jeanne Marie a-t-elle dans sa boutique des châles en cachemire, des plumes d’autruches, des tissus importés et parfums… en provenance de ces pays lointains peu à peu découverts? La propagande pour les colonies existe jusque dans les expositions internationales. ( dans les foires sont des vitrines de représentation des empires coloniaux. Un constat de 1873 fait état de décors et de mobiliers de style mauresque dans la villa dotée du confort moderne. Cochard réalise son rêve de petit palais orientaliste pendant 23 ans. (en 1878 débute le palais idéal du facteur Cheval). Ce bâtisseur commande un édifice à la hauteur de ses envies de voyages imaginaires. Tout comme ces oiseaux colorés ou ces fruits exotiques sur les papiers peints à la main des salons. Les palais, les minarets d’Istanbul et de la corne d’or idéalisent son quotidien dauphinois, l’exotisme offre une vision mirifique d’un monde entouré des jardins de la création…..

Il était une fois un palais d’amour dans un écrin de verdure
La singularité de ce petit palais fait naître la légende. Les anciens racontent par exemple que la demeure a été construite par " amour pour une belle orientale "… Nul n’ignore cependant que la tradition orale se nourrit de semie-vérité. Si Jeanne Marie l’hôtesse de maison n’est pas Schéhérazade, par contre sur les vitraux des chambres, de mystérieuses calligraphies en arabe classique parlent d’amour. Des petits cœurs bleus et des étoiles égrenés tout le long de la façade ajoutent encore à la poésie de ce fragile décor de château de sable. Des riverains parlent aussi de la " Maison du Pacha ". Pourtant point de sultan ou d’émir par ici mais bien une villa atypique faite pour être vue, de loin des routes qui l’encerclent et même du haut de la bastille ! Ses terrasses s’ancrent sur le rocher de Saint-Martin-le-Vinoux et surplombent l’Isère.
Un grand parc d’arbres de collection d’essences exotiques (arboretum) était orné de statues et de pièces d’eau pour constituer l’écrin naturel de ce joyau architectural : une serre de verres de couleur avec un jardin intérieur. C’est une folie à tous les sens du terme : un défi technique dépaysant, une création originale tout comme un bijou de verre sublimé par la nature qui l’entoure (le terme " folie " qui vient du latin " folium " signifiant " feuille "). Un majestueux magnolia grandiflora de 140 ans et un beau bassin baptistaire sont aujourd’hui les derniers témoins de la splendeur du vaste jardin ornemental.

En 1870, il devient membre de la société des amis du musée de Grenoble. Sur la liste des bienfaiteurs sur la plaque d'entrée en 1887 du HALL DE L'HOPITAL CIVIL, on peut remarquer "JULLIEN DIT COCHARD et JEANNE MARIE née LAVERRIERE
Les actes pour ses transactions sont nombreux entre les achats et vente de locaux au gré de sa fortune, ainsi que les contrats de négoce dont les engagements de fournir "fourrage et pains de troupe à la ration" avec l'administration de la Guerre. Il est Fourrager pendant la grande muette de 1861 à 1867 dans les départements des Bouches du Rhône, de l'Ain, de la Vienne et de l’arrondissement d’Annecy.

Dans une lettre du 15 avril 1878, il se nomme aussi "ancien maître de fonte".


Splendeur et misère : la belle histoire se termine.
Joseph Jullien dit Cochard se ruine pour cette " folie " orientaliste, une illusion entièrement en décors peints en trompe l’œil. (D’ailleurs, le maitre d’ouvrage a du manquer d’argent pour payer des artisans car les peinture à tempéra ne sont pas finies dans le haut de la montée d’escalier avec des motifs stylisés de tulipes sur fond rose).
Son épouse, décédée en 1873, le déshérite en léguant sa fortune à des œuvres de bienfaisance.

23 ans après le début de la construction de son domaine, il est contraint de céder la villa néo-mauresque à ses créanciers (voir photo des années 1870).

Il se remarie pour la troisième fois avec Alexandrine, une autre couturière. Il a 73 ans et elle 44 (29 ans d’écart). Mais les ressources ne s’améliorent pas.
A 71 ans, il crée une société de "commission en peaux " avec Eugène Louis Primat, jeune associé de vingt deux ans qui est le fils ainé de sa troisième épouse Alexandrine... Il doit vendre son appartement de la place Grenette, pour finir désargenté dans des locations à l’Ile Verte.
Ruiné en vingt trois ans pour cette folie orientaliste, Cochard dût la céder à ses créanciers en 1878, au docteur Minder ancien médecin des colonnies.
(Notons qu’en 1979 commence un autre palais idéal, celui du facteur Cheval d'Hauterives que fit classer André Malraux).
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Son roman s’achève dans son ultime demeure, un monument funéraire néo-classique dans le cimetière Saint Roch (case 129), à côté de ses deux premières femmes, avec cette émouvante épitaphe de son amour de jeunesse Rosine.
" Elle est là qui attend son époux, et sa mère et son père reposent prés d'elle"

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Depuis 24 ans, je vis mon quotidien dans un décor de roman, et on me demande de plus en plus souvent des textes comme celui-ci qui retracent un chemin de vie singulier que l’on retrouve comme un vaste polar grâce aux recherches d’archives d’étudiants ou de Denis Guignier…
Je commence a remplir un calendrier de toutes les dates clefs de 150 ans d'histoires
dans un vaste théatre emplit de personnages authentiques. Une saga de gens de peuple qui rêvaient de colonnades et d'arabesques bleues pour vivre milles et une nuits...

Le sieur Joseph Jullien