07 janvier 2005

Dans le paysage quotidien de tous les riverains de l'octroi de Grenoble, un vieux clochard défie les intempéries. Depuis des décennies, ses feux en toutes saisons fument contre les pierres des fortifications bâties en 1882. Près du poste de garde, des heures entières il est fasciné par les flammes et plongé dans son passé. Assis sur des fauteuils de carton, il pense l'esprit égaré. Des petites souris sortent des meurtrières et viennent grappiller des miettes de pain à ses pieds. Il vit hors du temps sans domicile fixe.

Dans le quartier de la Porte de France, les habitants du quartier ont repéré cet homme âgé. Mystérieux il marche à petits pas à longueur de journée revivant des souvenirs lointains. Abrité sous des auvents de fortune, il se protége de la pluie. Parfois son monologue est agité par des visions de guerre. L'ancienne maison des jardiniers du parc de la Casamaures lui a longtemps servit de refuge sous son toit traditionnel en tuiles écailles. Après l'incendie de cette maison typiquement dauphinoise bâtie en 1787, cette ruine est devenue un triste témoignage du désintérêt pour l'histoire locale. Les anciens racontent la pesée de la balance, les chevaux et des carrioles de paysans qui passaient l'octroi jusqu'à la dernière guerre. Les négoces populaires de la petite Esplanade ont disparu aujourd'hui. Quant aux retraités, ils s'animent en riant de leurs mémorables parties de joueurs de boule à l'ombre des platanes, mais le nouveau parking relai bouleverse inexorablement leur quotidien.

A la frontière de deux quartiers, de deux communes, un homme marche lentement dans l'anonymat des milliers de voitures. Ce marginal arpente son territoire où certains lui offre discrètement du café chaud, d'autres le chasse. Son circuit journalier l'entraîne par la route historique Stendhal où il fait des haltes sur les derniers chasse-roues pour les hippomobiles. Les "73 bouteroues" existent encore à la Montée Saint-Martin un nombre exceptionnel sur environ 1348 pas (environ 700m). Ce mobilier urbain de l'époque permettait grâce à leur 50 cm de haut, de monter plus aisément à cheval ou dans les calèches, Il bornait la voie royale créée par le duc de Lesdiguières en 1620. De la départementale, il monte rue de Vassieux à pas lents chez les sœurs pour un repas chaud dans le village. Il erre en marmonnant des paroles étrangères prés des maisons d'écoles et de l'église de Saint-Martin, jadis entourées d'un côteau de vignoble. Puis l'homme aux multiples par-dessus redescend le quartier du Belvédère par la rue de la Libération, il vit la Résistance par les noms de rue. Jadis Saint Martin partagea son manteau avec les plus démunis. En hiver quelques voisins bienveillants lui apportent modestement des vêtements ou des chaussures pour ses pieds meurtris. Parfois des plats chauds agrémentent son quotidien. Une solidarité discrète se concentre sur un feu de camp où certains voisins bravent l'indifférence des citadins. Il ne demande rien, il vit sa vie de nomade urbain. Il sourit sans répondre aux questions. Il ne sait plus son âge, ses yeux bleus rient en répondant: "le temps passe si vite!". Quelques voisins tentent discrétement de le protéger, lui apportent des planches ou des palettes pour se chauffer, faire sécher ses vêtements. Il s'appuie souvent sur les panneaux de signalétique routière: Saint-Martin-le-Vinoux, les villes jumelées de Ouagadougou ou Brotterode. Des contrées que cet ancien légionnaire aurait pu découvrir. Il fait halte et médite devant le panneau au hibou animal totem du parc régional de la Chartreuse. A Saint Martin de la Porte de France comme c'était écrit sur les cartes postales de 1908, il a fait le choix de vivre libre en plein air. Il aime les rares riverains qui lui disent bonjour en souriant. Dans le froid, le vieux Elmuth marche sur les trottoirs, anonyme comme un passe-muraille. A l'octroi de Grenoble, un étrange homme des bois soliloque, c'est le gardien du vent.

J’ai envoyé ce texte à notre correspondant au DL fin novembe, comme un conte étrange et vrai pour la fin d’année. A ce jour il n’est toujours pas passé. Un vieux SDF à la frontière de deux communes, ce n’est pas un scoop. Par contre si on le retrouve gelé, endormi à vie sur ses marches d’escalier où il dort tous les jours, et bien l’émotion sera populaire et tous les riverains reconnaîtront que c’était un personnage soldat inconnu de notre quartier…

Le Gardien de l'Octroi